Cet article est issu du blog Au guerrier Rêveur
Je vous livre ici quelques bons papiers sur de possibles interprétations du I33 et de possibles méthodes d’étude de ce manuscrit, le plus anciens traité d’escrime connus, spécialisé dans l’utilisation conjointe épée / rondache (appelée bocle)
- le contexte de sa création : http://www.hemac.org/papers/lutergus.html
- une interprétation du texte : http://home.armourarchive.org/members/jester/I33/A_Possible_Interpretation.html
Ce que je pense en avoir compris…
Présentation du manuscrit
Le manuscrit I.33 est actuellement le plus vieux manuscrit du Moyen Age occidental connu décrivant des techniques de combat. Son nom correspond à la côte qu’il avait à la Bibliothèque Royale de Londres bien qu’il soit maintenant détenu par la« Royal Armouries » de Leeds.
On dispose de peu d’informations à son sujet. Ce fascicule est anonyme et ne possède pas de titre. Il a été daté de 1295 mais on peut le considérer comme étant conçu aux environs de 1300. Il est d’origine germanique et aurait appartenu au secrétaire de l’évêque de Würzburg. Un indice de la première page semble l’attribuer à un moine nommé Liutger…
Le I.33 est constitué de 34 feuillets. A l’exception du premier feuillet, chaque page est couverte de deux illustrations verticalement séparées mettant en scène à chaque fois une personne tonsurée et un opposant. Le premier feuillet est à part puisqu’il présente les sept gardes (custodia). Des commentaires précèdent la plupart des illustrations, décrivant l’action ou la commentant ou apportant des précisions que le dessin est incapable de rendre; La langue utilisée est principalement du latin médiéval assorti de vocabulaire spécifique en vieil allemand.
Les illustrations représentent trois personnages, un prêtre (sacerdos) portant la tonsure, un élève (scholar) encapuchonné et dans la dernière séquence, Walpurgis, une élève.
Le prêtre et l’élève sont dans une tenue très longue, sans baudrier, portant une épée dans la main droite et un petit bouclier rond, qu’on appellera la bocle, dans la main gauche. Ces tenues font penser immédiatement à des représentations de personnes du clergé. Mais la représentation peut être allégorique : le prêtre dans les habits d’un clerc représenterait l’enseignant, tandis que l’élève prendrait naturellement le rôle du public recevant l’enseignement. Ceci étant, l’illustrateur a
pu reprendre des modèles réels, ce qui signifierait que des leçons d’escrime étaient réalisées dans un cadre clérical à préciser – université, monastère, évêché, … –. On peut aussi supputer que certains moines étant d’anciens soldats en « fin de carrière », ils ont pu enseigner leur savoir au sein de monastères, peut-être pour la formation de combattants ou de jeunes chevaliers. Peut-être, aussi, certains moines avaient-ils besoin d’acquérir des rudiments de défense civile pour leurs déplacements.
Méthodologie Générale
Le but :
Tout en enseignant et illustrant, par l’exemple, des catégories de gardes, de coups ou de moyens de contre et de contrôle de l’adversaire, le I.33 vise aussi, par des moyens mnémotechniques sous forme de vers, à développer le sens de l’adaptation dans le combat; Le but du manuscrit est donc double : Enseigner des passes techniques qui sont autant d’illustrations, d’exemples, de stratégies utilisables dans le cadre d’une confrontation à l’épée et au bouclier. Il enseigne autant une technique qu’une stratégie, voire un mode de comportement utile au combattant.
Il est bien un produit de son époque car on y enseigne les différents « scénarios » d’un combat, selon les règles de la logique formelle, dont les ecclésiastiques étaient férus au 13è siècle;
Les moyens :
Les suites d’illustrations forment des séquences techniques, des enchainements. Le début de ces séquences est indiqué par la présence, dans l’illustration initiale, d’une croix de forme variable. Grâce à ces marqueurs de séquences, il va être possible de décomposer les actions décrites au sein des situations présentées.
Les situations démarrent par une « routine » de combat. Chacune d’elle est une « leçon type » dans laquelle chaque action est illustrée par un scénario type, idéal, démontrant la « bonne solution », avec des variantes possibles selon les réactions de l’un ou l’autre protagoniste. Les commentaires qui expliquent les illustrations sont souvent des moyens mnémotechniques de
rappeler un principe, une tactique… illustrée par la situation étudiée;
L’idée générale est de donner au combattant qui suit l’enseignement une vue d’ensemble, simple mais efficace, de la situation épée/bouclier: Un système standardisé qui fait fasse à la majeure partie des situations même s’il est peu varié;
Comment :
Dans la plupart des scénarios, on part d’une distance hors-combat, lointaine pour aboutir et finaliser la situation dans une phase de combat à courte distance; Les différentes interactions possibles selon la distance sont donc étudiées, donnant ainsi des réponses évolutives à l’étudiant qui suit les principes décrits;
Formellement, cela est construit de la manière suivante :
Suite aux mises en position, de garde et de coups, présentée comme « premier niveau », il peut se produire 2 choses :
– soit l’un des deux adversaires frappe et touche…
– soit l’autre réagit à temps et on entre ( principe de invasiones) dans une distance plus courte par une mise en situation des « liages » (épées au contact et pressions possibles) par-dessus ou par-dessous l’épée adverse. Cette situation est considérée comme la plus complexe. Face à ce « liage », on peut réagir à la pression, soit par un changement d’engagement (mutare), soit un recul latéral rapide (fugere) pour trouver un autre angle, soit un contrôle des bras de l’adversaire pour diminuer sa capacité de « mutare » ou de déplacement (fugere).
Ainsi, à partir de l’étude de la « technique », le manuscrit envisage les « stratégies » possibles et, au final, enseigne le sens de la décision, « l’adaptation dans l’action »; Il ne stéréotype pas le combattant, mais au contraire veut le rendre adaptatif.
Principes de base du I.33
Plusieurs points incontournables à l’attaque:
– L’attaquant attaque systématiquement en couvrant sa main armée par le bouclier (pour éviter de se ramasser un coup
sur la main – coup sur la main systématique si le bouclier ne couvre pas bien la main armée)
– Toute attaque part d’une garde qui donne des trajectoires, et des cibles logiques ou illogiques; certaines gardes sont dissociées au départ, mais dans toutes les attaques, il faut rapprocher pour coller les deux mains au moment du contact (protection de la main d’arme)
Différents systèmes en défense :
- Parade simultanée de l’épée et du bouclier, par des formes similaires à l’attaque : cela permet de garder un contact du bouclier sur l’arme adverse – coller – et accélérer la riposte de l’épée, souvent en glissé rapide – les deux mains sont proches ou collées; les formes techniques servent en attaque et en défense
- Parade du bouclier simultané à une riposte en un seul « temps » – les deux mains sont proches ou pas proches (forme boxe).
- « pas » particulier en décalage en gardant le contact du bouclier sur l’ensemble « épée/bocle » de l’attaquant
(chercher à l’emprisonner, rendre difficile la dissociation des deux mains.)
- Dans certaines situations, le bouclier a un rôle contre-offensif (frapper le corps adverse avec).
Tout l’art du I33 consiste, pour l’un ou l’autre des adversaires, à arriver à une situation ou les épées se croisent en « pression » très fugace, et utiliser ce croisement pour prendre le contrôle de l’arme ou des bras adverses et ainsi dominer la situation présentée.
1 – les gardes (Custodie)
Elles donnent naissance aux trajectoires d’attaque…
Première garde : sous le bras
2è garde : humero dextrali (à droite)
3è garde : humero sinistro (à gauche)
4è garde : capiti (la tête)
5è garde : dextro latere (laterale à droite)
variante 6è garde : vildipoge (l’archet)
6è garde : pectori (pointe poitrine)
7è garde : langort (longue pointe)
variante de humero dextrali
(chacune de ces gardes est illustrée sur le site aqua ferro escrime - rubrique « salon des bretteurs » et bientôt ici…)
Les cibles visées en attaque sont assez classiques (sans doute car il s’agit d’une méthode d’apprentissage) :
-la tête principalement (dessus, avers, revers)
-le ventre, principalement en pointe, en partant de la garde langort ou suite à un krucke en défense et un petit « cavé » de poignet.
-les jambes, en avers ou revers, suivant la première garde ou le « krucke » (voir après)
– Parfois des attaques spécifiques se dessinent suivant la garde adverse (attaque du bras armé quand l’adversaire est dans les 2è ou 3e garde par exemple).
2 – les modalités d’attaque (obsessiones)
Attaque par Halpschilt (demi-bouclier), qui est aussi un moyen de contre : C’est un mouvement plutôt réalisé avec le poignet, qui vise une cible en rapprochant les deux mains au contact ; la finale peut être en Halpschilt, ou en krucke;
Important: ces modes d’attaques sont aussi des modes de défense par « interception/riposte simultanée », par dessus ou par dessous l’attaque adverse.
Le Halpschilt comme le krucke peut se faire en décroisé (« standard ») ou en croisé (« variante »); En général, en attaque il se fait en décroisé; en contre, il est fait parfois en décroisé ou parfois en croisé, selon la cible en riposte ou le scénario enseigné.
- Halpschilt (demi bouclier)
- variante du Halpschilt (demi bouclier croisé)
- variante de la 5è garde : Krucke (tordu)
Quelques cas « spéciaux » :
Dans certains cas précis, l’attaque est enchaînée : Feinte du bouclier (d’où le bras tendu sur l’image) avant une autre attaque de l’épée, au ventre ou aux jambes…
Dans d’autres situations, on a visiblement un enchaînement de l’attaquant quand le défenseur réagit :
ex : A : attaque par Halpschilt,
B : contre par krucke,
A : bloque / appuie sur le krucke et riposte…
– Enfin un dernier cas tactique est ce qui est appelé les invasiones: La rentrée en distance courte, permettant un liage ou un corps à corps…
- Enfin, une attention particulière est apportée aux éventualités d’écartement des deux mains de l’adversaire, pour pouvoir se frayer un chemin au centre, soit vers les poignets, soit vers le visage selon le degré d’avancée vers l’avant suite à cette dissociation de l’ensemble épée / bouclier adverse.
Quelles armes ?
Un petit bouclier rond, avec ou sans pointe sur l’umbo et une épée plutôt courte, car la majorité des situations se font en distance rapprochée (les invasiones, que l’on pourrait traduire par « rentrées dans la distance »), et parce que beaucoup de situations se suivent par des « changements » d’angles rapides de l’épée, dus à des mouvements de poignet… L’épée ne doit donc pas être trop pesante à la main, dans tous les cas très bien équilibrée…
Il semble qu’une fois au contact, la mobilité des poignets et les sensations d’appuis, de pression sur le fer, soient essentielles ainsi qu’un intense jeu de croisement/décroisement des poignets, mais toujours avec les mains les plus rapprochées possible (on pourrait dire « association/dissociation de l’ensemble épée-bocle »).
C’est sans contestation possible le fondement de ce manuscrit et LA leçon essentielle qu’il vise à transmettre au pratiquant du système.
Bibliographie sommaire
I33.pdf – manuscrit source « numérisé » – provenance: Internet
Histoire médiévale Hors Série, 01 – Mai 2000
A Partial, Possible Interpretation of the I.33 Manuscript - Lord Jester of Anglesey, John (Tony) Jordan
Présentation et séquencement du manuscrit I.33 - Olivier Dupuis, novembre 2002




